mardi 20 décembre 2016

La communauté des convertis (à l'électrique) Paru dans Le Monde du 20 Décembre 2016.

Ils sont 20 000, environ. Plutôt des hommes, jeunes, qui vivent pour la plupart d'entre eux en milieu périurbain, voire rural. Leur point commun : rouler dans des voitures " zéro émission " 
L'instauration, début décembre, de la circulation alternée en région parisienne n'a pas fait exploser les carnets de commandes de la nouvelle version de la Zoé, la voiture électrique de Renault. La succursale de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) a surtout été confrontée à une forte recrudescence des demandes de prêt émanant de VIP soucieux d'échapper aux contraintes imposées par l'alerte à la pollution aux particules. Pour autant, Benoît Treilhou, qui dirige l'établissement, se dit persuadé que cet épisode " va forcément amener de nouveaux clients, d'autant que l'autonomie de la nouvelle version a doublé " pour atteindre officiellement 400  km, soit quelque 300  km dans la vraie vie.
Les voitures électriques ne représentent aujourd'hui qu'un peu plus de 1  % des ventes, mais leur croissance est régulière et plutôt soutenue (25  % en  2016). D'où la tranquille assurance des rares constructeurs de modèles grand public (Renault, Nissan, Tesla, Kia et plus récemment Hyundai), persuadés que même s'ils ne gagnent pas d'argent avec leurs véhicules " zéro émission ", ils s'inscrivent dans le sens de l'Histoire.
" Des clients comme les autres "
Qui sont les quelque 20 000 particuliers qui, ces trois dernières années, ont acheté une voiture électrique, faisant du marché français le plus important d'Europe ? Le temps des pionniers, passionnés de technologie ou militants écologistes, est révolu. Bernard Dumont, ingénieur retraité d'EDF, était de ceux-là. " J'ai acheté ma première Zoé il y a deux ans et demi, car tout ce qui tourne autour de l'électricité me passionne. Je ne comprends pas que les ventes de ces véhicules ne décollent pas plus vite ", s'étonne cet habitant de Chaville, dans les Hauts-de-Seine, qui s'apprête à acquérir la nouvelle version de la petite Renault commercialisée 23 600  euros (en ajoutant 69  euros par mois pour la location de la batterie mais en déduisant 6 300  euros de bonus écologique).
Selon Renault, qui domine largement les ventes, le profil de la clientèle a fortement évolué ces dernières années. " Elle reste un peu plus masculine et plus jeune que la moyenne du marché automobile mais la part des CSP + tend régulièrement à diminuer. Le revenu moyen annuel des acheteurs est passé de 70 000  à 45 000 euros en trois ans ", observe Nicolas Vallet, chef de produit Zoé. " Les primes à l'achat ont créé un effet d'aubaine et démocratisé le marché. Ceux qui roulent en électrique tendent à devenir des clients comme les autres ", confirme Benoît Treilhou.
Persistent tout de même deux fortes particularités. La première n'a rien d'étonnant : l'immense majorité des acheteurs de véhicules " zéro émission " dispose, par ailleurs, d'une voiture conventionnelle pour partir en vacances. L'autre pourrait surprendre de prime abord : seule une minorité des propriétaires (environ un quart chez Renault, qui a diffusé 30 000 Zoé en France depuis 2013) habite au sein d'une grande agglomération. Les autres demeurent en milieu périurbain, voire rural (la moitié de la clientèle Renault déclare habiter dans " un village "). L'habitat individuel, plus propice à l'installation d'une borne de recharge qu'un immeuble collectif, n'explique pas tout. En ville, le kilométrage parcouru n'apparaît guère suffisant pour rentabiliser l'achat d'un véhicule électrique dont les utilisateurs effectuent, dans les faits, une moyenne quotidienne de 40  km.
Un achat rationnel
La Zoé de Baptiste Gauvin, 35 ans, est connue de tous les habitants de la commune de 300  habitants proche d'Orléans où il réside. " Je roule une trentaine de kilomètres par jour pour me rendre au travail. Les gens me regardent avec des airs étonnés mais cette voiture colle parfaitement à mes besoins ", assure ce pompier professionnel. Spontanément, les utilisateurs de modèles électriques mettent en exergue la dimension rationnelle de leur achat.
Passionné de voitures de sport, Alexandre Hardouin, cadre chez Drone Volt à Villepinte, en Seine-Saint-Denis, délaisse pendant la semaine sa Volkswagen Golf à moteur V6 au profit de sa Renault électrique. " Avec le superbonus lié à la revente de mon vieux diesel, elle m'a coûté 12 000  euros au lieu de 22 000  euros. Lorsque je sors le soir à Paris voir des amis, je peux réserver un emplacement Autolib pour recharger la voiture tout en étant assuré de pouvoir me garer. "
Dimitri Batsis, fondateur de cette même société qui fabrique et distribue des drones civils, circule au volant d'une Tesla Model S (à partir de 77 640  euros, hors bonus écologique de 6 300  euros) avec laquelle il a avalé 30 000  km en deux ans. " Pas de coûteuses révisions à effectuer, pas de détours à faire pour trouver une station-service et une voiture plus fiable, car disposant de beaucoup moins de pièces mécaniques en mouvement qu'un modèle classique… ", résume-t-il. Et puis, ses enfants adorent la Tesla qu'ils ont surnommée " Space Mountain " pour les accélérations en mode " vitesse-lumière " qu'elle peut délivrer en un clin d'œil.
En revanche, interroger les adeptes de l'automobile propre sur leurs convictions écologistes provoque parfois une sorte de gêne. Ils habitent souvent dans une maison en bois, ont fait installer des panneaux solaires sur leur toit et mangent bio mais le terme les bloque un peu. " Ecolo ? Je n'ai pas acheté cette voiture pour ça. Et puis, il faut aussi prendre en considération la question des batteries, de leur retraitement. Cela posé, en tant que médecin, je considère que la collectivité a tout intérêt à voir se multiplier ces véhicules qui permettent de ne pas polluer au jour le jour ", estime Fanny Tiercelin, médecin généraliste près de Lyon. " Conduire une voiture électrique, c'est une démarche volontaire, c'est aller de l'avant. Moi, je ne suis pas dans le bio-rétrograde ", prévient Isabelle Litzler, conductrice alsacienne d'une Nissan Leaf (31 900  euros hors bonus écologique) qu'elle a couvert de petites fleurs.
Partisans du " zéro émission " mais allergiques à l'étiquette " écolo ", les tenants de l'électrique affichent la foi des nouveaux convertis, prêts à défendre mordicus leur mode de locomotion. La plupart d'entre eux avouent ne pas être des passionnés d'automobile. Pourtant, rouler au volant d'un véhicule non polluant leur inspire une fierté certaine. Hôtelier dans le Vercors, Richard Sauvageon loue les bienfaits de la conduite d'un véhicule électrique " doux, silencieux, agréable à vivre ". " Sur la route, mon comportement est différent lorsque je suis au volant de ma Zoé que lorsque je conduis ma BMW ", confesse-t-il. " Est-ce que c'est valorisant, une voiture électrique ? Oui, on peut dire ça ", assure de son côté Fanny Tiercelin.
Des appels de phares complices
Ces conducteurs forment une communauté qui s'échange de petits signes ou des appels de phares complices lorsqu'ils se croisent et se retrouve sur Internet. Constitué par des acheteurs de Nissan, le Leaf France Café permet d'échanger des conseils d'utilisation et les adresses des nouvelles bornes de recharge disponibles avec stationnement gratuit. Voire des arguments face aux sceptiques car il faut, parfois, savoir défendre ses choix.
" Il y a ceux qui croient que l'on ne peut pas mettre le chauffage sous peine de voir l'autonomie s'effondrer et ceux qui haussent les épaules en vous accusant de faire le jeu du nucléaire ", prévient Anne-Sophie Descamps, adjointe au maire, chargée du développement durable d'une commune rurale de Charente-Maritime, habituée à répondre à ceux qui s'étonnent de la voir rouler en Leaf.
L'adepte de la voiture électrique appartient à une catégorie de clients comme en rêvent les constructeurs. Il en assure la promotion par le bouche-à-oreille, le canal promotionnel le plus efficace qui existe, et pardonne tout à sa chère auto. Les sueurs froides vécues à la recherche d'une borne de recharge disponible deviennent de plaisantes anecdotes. " Je n'ai jamais entendu un client se plaindre de l'autonomie de sa voiture. Les gens sont pragmatiques, leur capacité d'adaptation est remarquable ", se félicite Benoît Treilhou. Dans la gamme Renault, Zoé est le véhicule qui affiche le plus haut niveau de satisfaction de la part des consommateurs.
Jean-Michel Normand
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